Pour un dialogue fructueux : repères

Je viens de terminer un intéressant petit essai (150 pages, écrit gros) sous-titré « introduction aux principes du dialogue interreligieux » – et titré avec humour « Je crois en Dieu ! -Moi non plus » –

L’auteur, Jean Druel, « est un religieux catholique français, spécialiste de la langue arabe et vivant en Egypte depuis une quinzaine d’année, ami de nombreux musulmans et de nombreux coptes de toutes tendances, ayant appris l’islam de l’intérieur, en quelque sorte », se présente-t-il lui-même. Son rêve : « que des amis puissent lire ce livre à deux et en parler, afin de leur permettre de faire leur propre expérience du dialogue et d’explorer des terres intérieures où peu de gens s’aventurent finalement. »  Explorer des terres intérieures où peu de gens s’aventurent finalement, c’est aussi l’ambition des groupes de dialogue selon David Bohm… je vous en parlerai un autre jour.  (Pour les curieux : http://www.krishnamurti-france.org/Le-dialogue-selon-David-Bohm )

Jean Druel tire de son expérience du dialogue interreligieux des règles simples, qu’il nous partage avec pédagogie. Personnellement, je savoure encore les titres imagés des différents chapitres, qui me permettent de mémoriser la logique de son propos avec une étonnante facilité : Un peu de tronçonneuse pour commencer ; des pommes et des nuages ; une brouette comme escabeau

Quelques idées essentielles :
  • Il y a plusieurs manières de se parler : la polémique, le prosélytisme, le discours identitaire, … et heureusement, le dialogue : « il met en valeur la belle complexité et la grandeur étonnante de ce qui nous sépare ». Rien que cette typologie et la prise de conscience que tout échange verbal n’est pas dialogue, me donne à réfléchir sur notre manière de faire. Et vous ?

 

  • Tout dialogue suppose au départ une volonté d’écoute, de prise au sérieux du point de vue de l’autre, en bref je dirais une attitude d’accueil inconditionnel de l’autre. Là encore il y aurait beaucoup à dire.

 

  • La clé d’un dialogue réussi est de vérifier que l’on se parle bien dans le même registre. L’auteur identifie en effet 4 registres différents qu’il est important de ne pas mélanger si l’on veut se comprendre et dialoguer de manière fructueuse : l’énoncé scientifique, l’énoncé dogmatique, l’énoncé symbolique, et l’énoncé sentimental. Opposer à un dogme un argument scientifique mène droit dans le mur, de même qu’apporter un énoncé scientifique en réponse à un énoncé sentimental ou symbolique.

 

Ma synthèse personnelle pour mémoriser chaque registre, par ailleurs fort bien développés avec de nombreux exemples concrets dans l’ouvrage.

Un énoncé scientifique contient sa vérité en lui-même, il est prouvable de manière rationnelle en utilisant les méthodes de la science dont il relève. Par exemple : l’univers est en expansion, l’islam est né au VIIe siècle de notre ère, l’Eglise catholique reconnait 4 évangiles.

 

Un énoncé dogmatique tient sa vérité d’une instance extérieure, une institution ou une communauté informelle. Il n’est pas démontrable de manière rationnelle, ce qui ne signifie pas qu’il est irrationnel : c’est un postulat de départ à partir duquel peut être construit un discours logique. Exemples : Dieu existe, tous les hommes naissent libres et égaux en droit, la lutte des classes est le moteur de l’évolution des sociétés.

 

Un énoncé symbolique tient sa vérité d’une adéquation entre ce qu’il énonce et ce qui est en jeu en profondeur. Il peut être déroutant, car il dit des choses vraies, et pas exactes, mesurables, vérifiables pour autant. C’est le plus difficile à saisir et expliciter de mon point de vue. Cela n’enlève rien à la pertinence de la proposition. Un des exemples donnés par l’auteur : la Terre est bleue comme une orange.

Un énoncé sentimental tient sa vérité du sujet qui l’énonce, lui seul peut dire s’il est vrai ou faux. Par exemple : j’aime mon père, la messe m’ennuie.

 

Munie de cette catégorisation structurante, et nourrie des multiples exemples cités dans l’ouvrage, je me suis demandée si ce cadre était applicable à d’autres dialogues qu’interreligieux, et en particulier le « dialogue social ».

Et si l’on essayait de penser à partir du modèle « clarifier les registres et ne pas les mélanger », justement pour sortir de la caricature que parfois l’expression « dialogue social » inspire ?

« Dialogue social »: Comprend tous les types de négociation, de consultation ou d’échanges d’informations entre les représentants des gouvernements, des employeurs et des travailleurs sur des questions présentant un intérêt commun relatives à la politique économique et sociale.

Cette définition très large a peu à voir avec le dialogue tel que proposé par Jean Druel, à savoir un échange verbal, de bonne foi, en vue d’une plus grande compréhension mutuelle, avant même la recherche d’un accord. La finalité du « dialogue social » selon l’Organisation Internationale du Travail, reprise sur le site Vie-publique.fr, n’est pas spécifiée, et la recherche d’un accord est sous-entendu : sinon à quoi bon ?

Cette définition « officielle » n’empêche pas d’utiliser le cadre conceptuel, qui pourrait être un bon point de départ… L’actualité économique et sociale va être un champ d’observation intéressant. A suivre…