Sommes-nous devenus des forçats du bonheur ?

LES MARCHANDS DE BONHEUR SONT OPPRESSANTS

La philosophe Laurence Devillairs s’interroge : ne serions-nous pas devenus des forçats du bonheur ? Cette spécialiste de Descartes appelle à écrire une vie heureuse en majuscule.

Entretien de Valérie PARLAN, paru dans Dimanche Ouest France le 28 janvier 2018.

Pourquoi ce coup de gueule contre le bonheur ?

smiley en carton

un bonheur en carton ?

Il est contre la conception actuelle que l’on nous impose ! On nous met au régime du bonheur à plein temps. Il faut sans cesse travailler à se prémunir du malheur, comme on se préserve de la maladie, fuir la tristesse, les pesticides et les allergènes avec la même application. Et tout cela en réduisant le bonheur à ce que l’on appelle les petits bonheurs du quotidien et le carpe diem. Le bonheur a été miniaturisé et édulcoré, alors qu’une vie heureuse doit s’écrire en majuscule.

 Vous comparez même cette conception à une religion détestable…

Quand le bonheur est mis en règles, en dogmes, en anathèmes et injonctions, en recettes dans les livres de bien-être, en rituels, en éléments de langage et en morale, oui, il devient une religion. C’est une nouvelle forme d’opium du peuple. Et, en plus, un credo culpabilisant, car celui qui n’est pas capable d’être heureux devient coupable de ne pas avoir fait ce qu’il fallait pour l’être et raterait volontairement sa vie. Comme on nous assène que le bonheur est simple comme bonjour, nous sommes angoissés de ne pas réussir, de ne pas être à la hauteur de cet idéal préconisé. Personnellement, cet impératif à être sain et heureux, à cultiver la gratitude, la créativité et la joie, à trouver du sens à la vie, m’oppresse.

Est-ce l’envie de pouvoir dire « je ne vais pas bien » ?

jeune fille seule, triste...

parfois le réel c’est ça…

L’envie et surtout la liberté. Celle de connaitre et ne pas cacher la tristesse ou la frustration. Pouvoir dire que la rosée du matin ne m’enchante pas, que le présent m’ennuie. Ne pas être contrainte par l’obligation de toujours transformer le négatif en positif. Parce que le réel est amer, incertain, mutilant et la souffrance, bien souvent, une terre non arable sur laquelle rien ne pousse. D’ailleurs, quand on analyse de près certaines expressions, elles illustrent bien cette fiction du bonheur. On doit faire un travail de deuil, se battre contre la maladie… C’est encore une fois insultant pour celui qui n’arrive pas à sortir de son chagrin. Il devient un loser, un piètre combattant.

N’est-ce pas sombre de nous penser inconsolables ?

Je dirai plutôt que c’est une forme de lucidité. La théorie actuelle sur le bonheur vend sans doute une philosophie pour des gens… déjà heureux. Celui qui souffre sait que la vie n’est pas un village de vacances, un seul présent beau à photographier, à publier sur les réseaux sociaux ou à mettre en posture de yoga et de méditation. Bien-sûr, il y a des moments de bien-être, de satisfaction, de sourire. Mais ce sont des bulles, des camps retranchés ou, comme on dit, des zones de confort. Le bonheur demande plus de hardiesse, de panache, de dissidence. Descartes disait : « La faute qu’on a coutume de commettre (…) n’est jamais qu’on désire trop, c’est seulement qu’on désire trop peu. »

Notre bonheur serait-il trop domestique ?

maison de poupée

petit bonheur domestique

Nos ambitions comme nos joies tournent en effet beaucoup autour du bonheur domestique. Amputé de toute dimension d’absolu, le bonheur devient ornemental, sa fonction est de faire joli, ses dimensions réduites à celle d’une plante d’appartement. C’est d’ailleurs à la France que la philosophe Hannah Arendt attribue cet engouement pour les petits bonheurs. Dans la condition de l’homme moderne, elle écrit : « La passion moderne pour les petites choses (…) a trouvé sa présentation classique en France dans le petit bonheur. Depuis le déclin de leur domaine public, autrefois glorieux, les Français sont passés maitres dans l’art d’être heureux au milieu de « petites choses », entre leurs quatre murs, entre le lit et l’armoire, le fauteuil et la table, le chien, le chat et le pot de fleurs. »

Comment le philosophe peut-il secouer ce bonheur sous serre ?

portrait philosophe

portrait philosophe

Dès Socrate, le philosophe met à mal les idées reçues, va à contre-courant des croyances. C’est un prophète de mauvais augure. La philosophie n’est pas une chanson douce sur le monde mais une réflexion sur le réel. Je dis souvent aux étudiants que, pour vivre l’expérience philosophique, il y a un nécessaire vœu de pauvreté, une pensée sans dieu ni maître, une solitude face aux dogmes. Le philosophe enlève les étiquettes, pose des questions, naturellement, comme le font les enfants. Ces remises en cause, tout le monde en est capable. Il vaut mieux se prendre la tête que la perdre, non ? C’est aussi renouer avec la vertu cynique de l’Antiquité, qui n’apaise pas mais décape. Comme l’a dit Michaux, le cynisme fait regarder la réalité en face et, même « faute de soleil » sait aussi « mûrir dans la glace ».

Alors comment cerner ce bonheur dans un réel difficile ?

C’est comme le jeu du tu chauffes, tu brûles. Les expériences du bonheur et du plaisir quotidiens doivent nous mettre en alerte pour nous dire : allons-y, poussons plus loin la porte, montons d’un étage, regardons ce qu’il y a après le virage. Le bonheur n’est pas où l’on est mais où on va. Ce n’est pas le sourire mais l’éclat de rire qui éclate la bulle. Ce n’est pas uniquement le présent du carpe diem, mais l’espoir d’une grandeur, d’une transcendance et d’une grâce existentielle. Oui il y a quelque chose de métaphysique. La conviction que quelque chose dépasse la vie, dans le réel.

Etre insatisfait devient un moteur ?

falaise bretonne et ressac

le bonheur est un ressac

L’insatisfaction devient positive parce qu’elle n’est pas manque mais motivation. Une démangeaison à nous mettre toujours en mouvement pour aller vers des terres inexplorées. Le bonheur est un ressac permanent, une mise en appétit qui nous fait dire que le bien-être et les contentements ressentis au présent sont la promesse d’un festin à venir, d’un rab de bonheur. Il faut toute l’audace de l’espoir pour que la vie ne s’enlise pas dans la monotonie. Le bonheur, c’est la force qui viendra réchauffer, en pleine mer, de ses grands feux nos froids, nos hivers et cimetières intérieurs.